Christelle Akeza était une jeune fille née en France en 1992. Elle vivait dans une province de ce beau pays avec son petit frère Enok, sa mère et son père. Son contexte de vie ressemblait à tant d’autres, elle avançait dans ce monde de tortionnaires, protégée par un confort matériel qui lui permettait de se nourrir, d’étudier et d’envisager un avenir. Elle avait tout pour poursuivre cette vie dans l’hexagone. Absolument tout. Merci la France. Ses parents avaient immigré pour lui assurer un futur exempt de troubles et de turpitudes. Adieu l’Afrique.
Ils s’étaient sacrifiés comme jamais pour que son rire subsiste. Le combat aurait dû surement s’arrêter là. Mais Christelle avait des questions, Christelle avait un manque identitaire qui l’orientait de manière pulsionnelle et spirituelle vers son continent d’origine génétique. Et sa tête gonflait de l’intérieur, laissant l’œdème écarter les ossements de son crâne. Elle avait besoin de savoir ce que ses parents avaient fui ; parce qu’elle en avait juste besoin et que l’exil lui avait retiré un héritage qu’elle refusait de perdre.
Pourquoi toutes ces interrogations du haut de ses dix-sept années? Que se passait-il dans l’esprit de cette jeune fille qui dérivait dans un démembrement spirituel ? Quels étaient les mots qui auraient pu décrire ces années de quête et de désespoir ? Alors que son assiette était pleine, elle crevait de faim. Alors que son dressing regorgeait de manteaux d’hiver, elle frissonnait de froid.
Quels étaient les mots qu’elle aurait voulu crier au monde, expliquant ses actions marginales, ses angoisses handicapantes ? Si le crâne d’Akeza pouvait s’ouvrir un instant….
CEDRIC MOUSSAVOU :
Cédric Moussavou appartient à cette famille rare de lecteurs pour qui la littérature n’est pas un simple territoire d’évasion, mais une manière d’habiter le monde. Chez lui, le livre n’est jamais un objet : c’est une présence, une conversation, parfois un combat. Lecteur insatiable — ainsi que le présente l’émission Les Lectures de Gangoueus où il intervient régulièrement — il avance dans les textes comme on avance dans une forêt dense, avec la patience de celui qui sait que chaque page peut ouvrir un sentier inattendu.
Son regard, précis et généreux, s’attarde volontiers sur les littératures africaines et diasporiques, dont il explore les voix, les fractures, les élans. Il lit pour comprendre, mais aussi pour relier : relier les œuvres entre elles, relier les auteurs à leurs héritages, relier les lecteurs à des imaginaires parfois tenus à distance. Dans ses chroniques, Cédric Moussavou ne cherche pas l’effet, encore moins la posture. Il cherche la justesse. Il parle des livres comme on parle d’un ami rencontré au détour d’un voyage : avec respect, avec curiosité, avec cette manière singulière de faire sentir que la littérature, lorsqu’elle est prise au sérieux, peut encore déplacer quelque chose en nous. Ainsi s’est-il imposé, discrètement mais sûrement, comme l’une des voix sensibles de la médiation littéraire francophone contemporaine — une voix qui lit pour éclairer, et éclaire parce qu’elle lit.